« J'écris en français, certes, histoire oblige, mais à bien tendre l'oreille, ce sont d'autres langues qui parlent en moi, elles s'échangent des saveurs, se passent des programmes télé, se fendent la poire.
Il y a au moins, et surtout, le kabyle, l'arabe des rues et le français. Voisines de paliers, ces langues font tout de suite dans l'hétérogène, l'arlequin, le créole... »
Le journaliste et écrivain algérien
Aziz Chouaki, auteur de «
L'étoile d'Alger », a dû bondir en écoutant les déclarations du chef de l'État algérien au sujet de la langue à parler dans les écoles privées du pays. Abdelaziz Bouteflika a la voie libre depuis sa réélection du 8 avril 2004. Le cap des UN an se fait donc en douceur pour l'un des nombreux amis de Jacques Chirac. En revanche, la pilule de «
l'unité » selon Boutef doit être indigeste pour le Mouvement culturel berbère, pour les derniers journalistes indépendants, ainsi que pour le corps judiciaire. Comme titrait l'hebdomadaire l'Express il y a deux semaines, «
L'Algérie vérouillée ».
ET ELLE NE PARLERA QUE D'UNE SEULE... LANGUE.
Le 12 avril dernier, le chef de l'État algérien s'exprimant devant les ministres de l'éducation de
l'Union Africaine (UA) posait l'une des dernières pierres d'un édifice datant de l'Indépendance algérienne :
« Il est tout a fait clair que toute institution privée qui ne tient pas compte du fait que l'arabe est la langue nationale et officielle et qui ne lui accorde pas une priorité absolue, est appelée à disparaître.» Son ministre de l'éducation,
Abou Bakr Benbouzid , développe dans la foulée la pensée du président :
« Il n' y aura pas de réformes au détriment de la langue arabe et de l'identité nationale », a-t-il précisé, en rappelant que l'Algérie « a perdu la langue arabe pendant 132 ans et nous avons consenti beaucoup de sacrifices pour la récupérer et aujourd'hui, il est tout à fait clair que je n'ai pas l'intention d'en faire l'objet d'un jeu ».
LA « RECONCILIATION NATIONALE » OU PRESQUE
Dangeureuse propagande que celle du pouvoir algérien ! L'histoire du monolinguisme à l'algérienne ne remonte pas à 2005. Un détail vient s'immiscer dans cette déclaration du Ministre de l'éducation. Entre la période colonialiste (1840-1962) et l'année des 50 ans du massacre de SÉTIF, le pays a tout de même mué. Et ces mutations ont permis d'aboutir à cette menace proférée envers les écoles privées.
En Février 1997,
Gilbert Grandguillaume écrivait dans les colonnes du
Monde Diplomatique un article sur l'arabisation linguistique en Algérie. En voici quelque extraits indispensables :
« Dès 1962, le groupe porteur de l'arabisation regroupe les Algériens de culture arabe dominante, voire exclusive, qui veulent trouver leur place dans un encadrement massivement francophone. ( ... )
Le second président, Houari Boumedienne (1965-1979), s'engage dans une action plus radicale. Par un décret de 1968, il impose l'arabisation de la fonction publique. ( ... ) Par ailleurs, la langue arabe est étroitement liée à la naissance et au développement de l'islam. ( ... ) Comme leurs anciens " maîtres " jacobins de l'Hexagone, les idéologues de l'arabisation recherchent L'UNIFICATION LINGUISTIQUE TOTALE DU PAYS. D'où leurs tirades contre les dialectes arabes, considérés comme des formes dégradées du pur arabe classique. »
Autre étape de cette monomanie linguistique, le
17 décembre 1996, le
Conseil national de transition (CNT), l'assemblée législative algérienne désignée, votait à l'unanimité une loi sur la «
généralisation de l'utilisation de la langue arabe ». Elle stipulait notamment que «
les administrations publiques, les institutions, les entreprises et les associations, quelle que soit leur nature, sont tenues d'utiliser la seule langue arabe dans l'ensemble de leurs activités telles que la communication, la gestion administrative, financière, technique et artistique ». Par cette loi, le pouvoir de l'époque pensait rallier à la fois les anciens du FLN et les islamistes. Aujourd'hui, les ennemis d'antan sont devenus de braves chiens dressés. Lors d'un congrès extraordinaire qui s'est tenu à Alger fin janvier 2005, Abdelaziz Bouteflika est devenu président d'honneur de l'ex-parti unique, le FLN. Quant aux islamistes, un mouvement comme celui de la Société pour la Paix (MSP) (ex-Hamas) dirigé par Mahfoud Nahnah, soutient publiquement la politique algérienne actuelle. Une politique si novatrice qu'elle lave les mains de tous les criminels. Car après la fameuse loi sur la «
CONCORDE CIVILE », approuvée (tout est très relatif) par les Algériens lors du référendum du 16 septembre 1999, voici venue l'ère de la «
RÉCONCILIATION NATIONALE ». Oubliés donc les quelque 200.000 morts présumés de la guerre civile algérienne, inutile de lire «
LE PROCES DE LA SALE GUERRE » (Editions La Découverte). Quant aux indigènes qui parleraient une autre langue que l'arabe littéraire, voici venue votre muselière.
LA VOIE DE BOUTEFLIKA EST IMPÉNÉTRABLE
Après 132 ans de colonialisme à la française, l'Algérie de 1962 était totalement francisée. Les dernières injonctions présidentielles la veulent totalement arabisée en 2005. La menace qui pèse sur les écoles privées est une étape supplémentaire. Ces établissements privés ont fait leur apparition dans les années quatre-vingt dix au moment où l'école publique, qui dispense la totalité des cours en langue arabe, était en grande partie contrôlée par des islamistes. L'arabisation de la langue en Algérie est un phénomène plus complexe et plus large que celui d'un simple endoctrinement islamiste. Le
QUI TUE QUI ? risque de ne pas trouver de réponses officielles avant des décennies. Et sans ces réponses, la chape de plomb qui revêt les rouages de la politique de Bouteflika restera ancrée, y compris sur les questions de culture(s). Contrairement au voisin marocain, l'Algérie ne connaîtra probablement jamais une «
Instance Équité et Réconciliation » (mise en place par Mohammed VI) pour faire toute la lumière sur les « années de plomb » algériennes, de 1991 à aujourd'hui.
Pour le journal algérien La Tribune paru le 17 avril,
« la double commémoration, du 25ème anniversaire du Printemps amazigh et du 4ème des événements dramatiques de 2001 sonne " Le printemps de toutes les désillusions ».
Le Mouvement culturel berbère (MCB) est totalement atomisé et ,selon le journaliste Kamel Amghar, la Kabylie aborde ses anniversaires avec un désenchantement rarement observé. Or la question de l'arabisation de la langue concerne directement les Kabyles.
Si pour Albert Camus, dans « L'homme révolté », « La totalité n'est pas l'unité », pour
Abdelaziz Bouteflika,
L'UNITÉ EST LA TOTALITÉ.
Et ce n'est pas les VOIX de la France (qui depuis L'Année de l'Algérie en 2003 ne se soucie plus de la culture en Algérie) qui viendra objecter.
« Les langues arabe, amazighe, française font partie du paysage linguistique d'une même identité, mais qui s'obstinent à s'ignorer, campant le plus souvent sur des positions de suspicion envers l'autre, celle-ci n'étant pourtant que l'expression de sa propre image exprimée par un de ces véhicules linguistiques de son algérialité (...)
Francophones algériens, nous y entrons (l'immense forêt qu'est le fonds culturel arabe) quand nous avons pris, une fois pour toutes, la décision de vivre notre arabité et notre maghrébité avec un sentiment de malaise et de culpabilité. »
-Sid Ahmed Bouhaïk- « Situation linguistique en Algérie »
Nt1bel -20 avril 2005-
PS : vu sur OUMMA.COM : Entretien avec Akram Belkaïd : « Des millions d'Algériens ressentent le besoin d'une vraie démocratie et d'un vrai Etat de droit » :
« Je pense effectivement que l'Algérie est malade du régionalisme et de la « 'açabiya » décrite en son temps par Ibn Khaldoun (...) J'ai tenu d'abord à rappeler une vérité qui est souvent passée sous silence : les Algériens sont tous des berbères et leur part d'arabité s'inscrit plus dans le registre culturel qu'ethnique. La vraie distinction réside dans le fait que certains sont berbérophones et d'autres arabophones. Il est temps que l'on sorte des ces identités mythifiées que le colonialisme a exacerbé et que l'on retrouve en France avec le cliché « du bon kabyle » que l'on oppose à « l'Arabe dont il faut se méfier ».
28 février 2006 : « Bouteflika ferme des écoles francophones » par Arezki Aït-Larbi (Le Figaro)
« "TOUTE institution privée qui n'accorde pas une priorité absolue à la langue arabe est appelée à disparaître." Moins d'une année après cette menace, le président Bouteflika est passé à l'acte, en fermant, dimanche, quarante-deux écoles privées francophones pour «déviation linguistique».