Le schisme dont il est question au sein du christianisme ne situe pas entre le catholicisme et le protestantisme, mais entre l'esprit des Hellènes et celui de l'Eglise chrétienne apostolique et romaine, entre l'Occident et l'Afrique qui pour beaucoup ne serait née qu'au IIIe siècle après J.C avec l'Empire de Ghana. Ainsi, les mythes modernes ne fondent plus la culture et sont devenus des abjections au service de nos autarcies culturelles. Selon Hans Blumenberg, « l'oubli des "anciennes significations" est la technique même de la constitution des mythes ». Soit. Mais à oublier certains mythes, nous restons à la merci de ceux qui inventent nos passés, qui exposent leur colonialisme magnifié et leur fardeau blanc.
Voici l'exemple d'une légende devenue religion. Alors que le palais de Latran (offert au IVe siècle après J.C par l'Empereur Constantin à l'Evêque de Rome) devenait le centre de la chrétienté, les oeuvres de Platon furent interdites. Les Gnostiques devinrent des hérétiques. Leur Jésus était le « Roi des Juifs », cet opposant farouche au joug romain. Saül de Tarse (Saint-Paul) le transforma en fils de Dieu. Il puisa pour cela dans sa religion maternelle, le Judaïsme, ainsi que dans le culte perse de Mithra et les traditions païennes les grands thèmes qui devinrent depuis des dogmes immuables de l'Eglise chrétienne.
Au bout du compte, il nous importe peu que tout cela soit prouvé ou non. La Bible n'est pas un document d'Histoire, mais une fondation, Une histoire. On ne fonde pas une civilisation au carbone 14. L'égyptologue Cheikh Anta Diop le savait mieux que personne. L'éminent scientifique sénégalais écrit ainsi dans Nations Nègres et Culture :
« La culture nègre a été évincée du Bassin septentrional de la Méditerranée dans ses formes les plus étrangères aux conceptions eurasiatiques ; elle ne survivra, chez les jeunes peuples auxquels elle a ainsi permis d'accéder à la civilisation, que sous forme de substratum, si vivace néanmoins, qu'il nous permet aujourd'hui d'en déterminer l'étendue.» La culture ne peut rester figée dans un sarcophage, prise uniquement en tenaille par des dogmes immuables. L'Afro-centrisme est une étape à dépasser, l'euro-centrisme également.
Une vie un combat. L'immense historien burkinabé Joseph Ki-Zerbo accompagne depuis des décennies une approche complémentaire à celle de Diop. Il a ainsi développé le concept de développement endogène. Contre le repli ethnique et identitaire, ce concept doit permettre peu ou prou à l'Afrique d'exporter ses cultures, ses identités et pas uniquement à l'ombre du Quai Branly ou creux de nos inconscients collectifs raciaux. Or nous savons que les mythes se nichent dans notre imaginaire.
Le nettoyage intellectuel du catholicisme invoqué par la philosophe Simone Weil et soutenu par Gustave Thibon aurait pu participer à l'essor d'une Europe libérée de sa mauvaise conscience. L'échec est patent. L'idée de rappeler aux Européens, au détour de la Constitution à venir, le rôle du christianisme dans « l'héritage religieux et spirituel », met en évidence une incapacité à toucher la jeunesse, seule détentrice du renouvellement des mythologies. L'Europe a besoin de nouveaux mythes, d'autres idéaux.
LA PASSION DE ROUGEMONT
Denis de Rougemont écrivait dans L'amour et l'occident (1939) :
« Et c'est l'Éros, l'amour-passion, l'amour-païen, qui a répandu dans notre monde occidental le poison de l'ascèse idéal - tout ce qu'un Nietzsche injustement reproche au christianisme. C'est l'Éros, et non pas l'Agapé, qui a glorifié notre instinct de mort, et qui a voulu l'idéaliser. Mais Agapé se venge d'Éros en le sauvant. Car Agapé ne sait pas détruire et ne veut pas détruire ce qui détruit. » Une opposition digne du combat mythique instauré par Plutarque et qui oppose les mythes grecs Dionysos et Apollon.
La figure que représente Denis de Rougemont, co-fondateur de la fameuse revue Esprit en 1932, est emblématique. « Situer au centre de l'homme le centre de la société » était son credo, et la construction d'une Europe fédéraliste, une « Europe des régions » son combat et son devenir.
Jean-Louis Loubet Del Bayle nomma cette grande famille de clercs à laquelle de Rougemont appartenait « Les Non-conformistes des années 30 ». Cette révolte de la jeunesse bourgeoise française n'est emmenée à ses débuts que par des « minoritaires à l'intérieur d'une société vieillie ». L'Ordre nouveau, le personnalisme, autant de concepts qui ont pour ambition de redonner à l'individu son centre de gravité. Pour de Rougemont, « corps et âme sont un seul et même être ». L'écrivain suisse plaçait la foi chrétienne au centre de ce renouveau. Il y ajouta quelques influences (Bakounine ou Proudhon) qui lui confèrent rétrospectivement ce qualificatif de non-conformiste.
L'époque se prête à de tels soubresauts et aux espoirs nés dans l'horreur des tranchées de 14-18. Les années 20 et 30 sont une période de transition et de destructions créatrices. Mais c'est véritablement au sortir de la Seconde Guerre Mondiale que Denis de Rougemont rejettera le mythe fondateur de l'Etat-Nation. En 1968, dans Vers une fédération des régions, il écrira que si « l'on veut unir l'Europe, il faut partir d'autre chose que de ses facteurs de division ». Socrate plutôt que Machiavel. De Rougemont aurait pu trahir les valeurs exposées par Julien Benda pour s'enliser dans les passions politiques. À l'orée de sa mort, il pencha néanmoins pour la naissance d'un mythe unitaire qui aujourd'hui peine à éclore : l'Europe. Un développement endogène en somme...

